
En juin 2022, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l’OMS, a classé le travail des pompiers comme « cancérogène pour l’homme » (niveau 1). Quel impact cette classification du CIRC a-t-elle sur la reconnaissance de certains cancers comme maladies professionnelles en Allemagne ?
Quasiment aucun. On a pris acte de la classification du CIRC mais elle n'a fait l'objet de pratiquement aucun commentaire public, certains l’ont même qualifiée d’alarmiste. Les conclusions du CIRC sont considérées insuffisantes par les instances locales car aucun expert allemand n’y a participé. C’est le cas notamment de l’organisation faîtière des caisses d’assurance accidents des sapeurs-pompiers, l’assurance sociale allemande des accidents du travail et maladies professionnelles DGUV, qui est responsable du traitement des sinistres. Celle-ci part du principe que les 10 à 20 interventions incendie auxquelles les petites casernes participent chaque année sont insuffisantes pour entraîner un cancer.
Cela signifie qu'on n'obtiendra pas de si tôt une aide non bureaucratique comme celle offerte au Canada, par exemple. Là-bas, 19 types de cancer spécifiques sont désormais reconnus comme maladies professionnelles chez les pompiers. À qui les personnes concernées peuvent-elles s’adresser en Allemagne ?
Au Canada, les pompiers atteints de cancer – de leucémie, par exemple – après de nombreuses années d’activité, sont couverts par l’État. En Allemagne, les pompiers diagnostiqués avec un cancer doivent le déclarer à leur assurance accident ou leur association professionnelle par le biais de leur médecin traitant. Mais comme aucun type de cancer n’est classé maladie professionnelle en Allemagne pour l’activité de pompier, ce sont eux qui doivent fournir la preuve (charge de la preuve) que la maladie découle de leur activité. Les personnes concernées doivent répondre à des questions telles que : « Est-ce que vous fumez ? », « Est-ce que vous manipulez des lubrifiants pendant vos loisirs, pour réparer de vieux véhicules par exemple ? », etc. On y regarde de très près et toute autre activité qui pourrait être à l’origine de la maladie doit être exclue.
C’est encore plus compliqué pour les pompiers volontaires. Comme ils n'exercent pas cette activité de manière professionnelle, ils ne peuvent pas faire reconnaître un cancer éventuel comme maladie professionnelle. Ils peuvent s’adresser à la caisse d’assurance accident des pompiers ou à leur assurance maladie. Pendant leur période d’activité, ils doivent veiller à ce que leurs noms soient enregistrés dans une base de données d’exposition lorsqu’ils sont exposés à des substances cancérogènes. Il s’agit même d’une obligation légale imposée par le décret allemand sur les substances dangereuses. Cela concerne également d’autres organisations de sécurité civile telles que les services de secours et d'aide aux sinistrés et, dans une certaine mesure, la police.
La base de données centrale sur l’exposition (ZED) permet aux employeurs d’enregistrer les collaborateurs exposés à des substances cancérogènes. Les pompiers volontaires sont-ils généralement inscrits dans cette base de données ?
Malheureusement non. Et ce, en dépit de l'obligation de documentation imposée par le décret sur les substances dangereuses depuis 2006. La DGUV propose cette inscription gratuitement. Le chef d’intervention d’un corps de sapeurs-pompiers est tenu de consigner les noms de toutes les personnes impliquées dans une intervention incendie. Dans la pratique, toutefois, il arrive souvent qu'il ne le fasse pas ou de manière lacunaire, en enregistrant uniquement le binôme d'attaque et pas les autres. Le fait que l'obligation de documentation existe depuis 2006 ne signifie pas que tout le monde en a connaissance et la respecte. Beaucoup de communes et de chefs d'intervention n'en ont jamais entendu parler. Les sapeurs-pompiers professionnels de Hambourg enregistrent leurs effectifs dans la ZED depuis 2019.
En 2016, vous avez fondé FeuerKrebs, une association à but non lucratif dont l’objectif est d’informer sur le risque accru de cancer chez les pompiers et d’aider les personnes concernées de manière non bureaucratique. En quoi consiste votre travail exactement ?
Notre travail s’articule autour de trois axes. En premier lieu, la sensibilisation. Nous informons les sapeurs-pompiers du risque de cancer et de la propagation des contaminations et leur expliquons les conséquences d’un manque d’hygiène en intervention ainsi que les choses à éviter en termes de contamination. Nous voulons conscientiser les sapeurs-pompiers et les inciter à changer de mentalité. À cet effet, nous intervenons lors de réunions d’information dans les casernes ainsi que dans d’autres institutions de la vie publique. Nos compétences sont désormais très demandées à des réunions à caractère politique, même en dehors de l’Allemagne. Nous nous rendons à des événements publics, des « journées portes ouvertes » et des manifestations sportives des sapeurs-pompiers, où nous discutons avec les participants intéressés et les sensibilisons à l’hygiène d’intervention. Nous utilisons Internet et les médias sociaux pour partager les dernières recherches et découvertes scientifiques et en discuter avec les pompiers et les personnes intéressées dans le monde entier.
Le deuxième axe important consiste à mettre en place des offres de traitement médical et d’accompagnement pour les pompiers atteints de cancer et leurs proches. Malheureusement, ils doivent souvent affronter seuls les conséquences. L’association FeuerKrebs® leur fournit un soutien psychologique, juridique et, le cas échéant, financier. Notre objectif est de faire valoir les droits aux soins et à l’indemnisation des sapeurs-pompiers malades et de faire reconnaître leur maladie professionnelle par des dispositions légales – pour peu que toutes les mesures de protection de la santé et du travail, en l'occurrence l'application systématique de l'hygiène d’intervention, aient été mises en œuvre au préalable !
Troisièmement, nous collaborons avec les fabricants et cherchons le dialogue avec les distributeurs de matériel de lutte incendie et les confectionneurs des tenues d'intervention. Ensemble, nous améliorons le degré de protection de l’équipement et son confort d’utilisation.
Selon vous, pourquoi le cancer des pompiers n'a-t-il pas été reconnu comme maladie professionnelle en Allemagne jusqu'à présent ?
Les maladies professionnelles sont les maladies dont les assurés souffrent en raison de leur activité professionnelle et qui figurent dans l’ordonnance allemande sur les maladies professionnelles (BKV) . Elles peuvent résulter de différents facteurs nocifs pour la santé. Ce sont les organismes responsables de l’assurance sociale des accidents du travail et maladies professionnelles qui décident si une maladie peut être reconnue d'origine professionnelle.
Une maladie professionnelle est reconnue comme telle si elle a été causée par des facteurs nocifs pour la santé sur le lieu de travail. Il appartient aux organismes responsables de l’assurance des accidents du travail et maladies professionnelles de le vérifier. Pour qu’une maladie soit reconnue d'origine professionnelle, les éléments suivants doivent être établis :
- Les assurés souffrent de l’une des maladies figurant dans la BKV
- Les assurés étaient exposés aux facteurs nocifs correspondants sur leur lieu de travail
- Il existe une relation de cause à effet entre l’activité sur le lieu de travail, les facteurs nocifs et l'apparition de la maladie.
Selon notre interprétation du texte, tous ces éléments s’appliquent aux sapeurs-pompiers. Le gouvernement allemand est conseillé par des organes qui ne vérifient pas le lien de causalité médicale, mais prennent essentiellement des décisions sur dossier. Un examen au cas par cas est rarement envisagé et dépend dans une large mesure de la personne chargée du dossier. Pour moi, de nouvelles études ne sont pas nécessaires. Les recherches scientifiques internationales et l’évaluation du CIRC suffisent. Elles sont sans appel.
Pour obtenir la reconnaissance, il faut modifier le livre VII du code social allemand - Assurance sociale des accidents du travail et maladies professionnelles - (article 1 de la loi du 7 août 1996, BGBl. p. 1254) § 9 Maladie professionnelle. En cas de reconnaissance, il y a beaucoup d’argent en jeu pour les mesures thérapeutiques et le paiement des soins. Cet argent manque. Pour une raison ou une autre, le bénévolat n’est pas aussi valorisé qu’il devrait l’être.
Une dernière remarque : si une maladie ne figure pas dans la liste des maladies professionnelles, on peut envisager une reconnaissance « comme une maladie professionnelle ». Cela n’est toutefois possible que dans des cas exceptionnels, en présence de nouvelles découvertes de la médecine sur les relations de cause à effet. Une relation de cause à effet dans un cas particulier seulement ne suffit pas.
TYPES DE CANCER LIÉS À L’ACTIVITÉ DE POMPIER, POUR LESQUELS LE CIRC DISPOSE D'INDICATIONS SUFFISANTES :
- Mésothéliome
- Cancer de la vessie
TYPES DE CANCER POUR LESQUELS LE CIRC DISPOSE D'INDICATIONS LIMITÉES :
- Cancer du colon
- Cancer de la prostate
- Cancer des testicules
- Mélanome cutané
- Lymphome non hodgkinien




